De l’urgence du retour de l’Intérêt général humain dans la réflexion sur l’industrie électronucléaire

A la suite d’une nouvelle grève des sous-traitant-e-s à la centrale nucléaire de Belleville, j’ai été amené, avec mes camarades de la commission écologie du Parti de Gauche, à rédiger un communiqué de soutien. Il m’a semblé utile de prolonger ce communiqué afin de faire un point sur la situation de la sous-traitance dans cette industrie pas comme les autres. Cet article se veut donc instructif, informatif et questionnant. Espérons que cet angle de rédaction ne rebute pas l’internaute et que chacun-e se laisse le temps de la lecture. Ces hommes et ces femmes le méritent.

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Au-delà du débat sur la sortie du nucléaire, tronqué dès l’origine de cette industrie née dans le mensonge, l’opacité et les certitudes assénées d’ingénieurs au service d’un lobby surpuissant, il s’avère aujourd’hui qu’un problème malheureusement prévisible prend une ampleur démesurée :

La dégradations des conditions de travail des sous-traitant-e-s de l’industrie électronucléaire.

Le Parti de Gauche a toujours soutenu que nous ne sortirions jamais du nucléaire sans ses travailleuses et travailleurs et encore moins contre elles et eux. Depuis 2009, avec quelques autres forces, et l’appui de films importants (La bombe humaine d’Elsa Fayner, RAS Nucléaire, rien à signaler de Alain de Halleux) nous attirons l’attention sur les employé-e-s du nucléaire, et plus particulièrement des sous-traitant-e-s, et sur les conséquences des conditions de travail qu’ils/elles subissent sur leur propre santé et sur la sécurité des centrales donc des populations.

Un projet de dilution parfaitement organisé

A partir du milieu des années 90, le secteur du nucléaire a vu son activité de plus en plus livrée à la sous-traitance pour répondre aux exigences des directives européennes d’ouverture à la « concurrence libre et non faussée » des services publics et pour accroître les profits des nouveaux actionnaires. Ils sont aujourd’hui 43 000 salarié-e-s de la sous-traitance (environ 20 000 chez EDF). Cette méthode consiste à sortir les personnels du statut unique qui protège les travailleurs et travailleuses et les soumettre à des conditions insupportables de sécurité, de salaires, de précarité, de conditions de travail, de soumission, tout en les maintenant dans le silence et l’obscurité.

81 % de la maintenance du parc nucléaire est aujourd’hui confiée à la sous-traitance. Dans les années à venir 61 % de personnel statutaire d’EDF va partir à la retraite sans qu’un véritable plan de remplacement et de formation sérieux n’ait été prévu, et en même temps va être lancé le « Grand Carénage »1 qui va, de 2015 à 2022, engager de très grands travaux sur tous les sites français. Il va falloir multiplier au moins par 4 le personnel sous-traitant. En voyant ce qui se passe à Flamanville, nous pouvons légitimement penser qu’une grande partie des sous-traitant-e-s que nécessitera cette mutation viendra d’Europe de l’Est et nous pouvons nous inquiéter du dumping social que cela va créer2 et des conditions d’accueil sur les sites qui passeront de 2 500 à 10 000 nomades.

De la chair à REM 8

A moins d'attendre qu'une catastrophe ne se produise pour l'étudier, le seul moyen de prévoir efficacement le comportement d'un réacteur nucléaire en cas d'accident grave, comme à Fukushima, est d'expérimenter. La France a commencé à le faire voici déjà 25 ans.(c) AfpCes employé-e-s n’ont droit à aucun statut et n’ont pas accès au même suivi médical que leurs collègues statutaires d’EDF et d’Areva, ne disposent pas des mêmes conditions d’emploi soumis qu’ils sont aux fluctuations de l’activité et du marché, ils absorbent 80 % des radiations reçues par l’ensemble des personnels et il est en projet de diminuer le nombre d’examens auxquels ils ont légitimement droit3. Le nombre d’accidents, parfois mortels, est de plus en plus grand et les maladies professionnelles quasiment impossibles à faire reconnaître. Comme partout, la précarité de leur situation les empêche le plus souvent d’en parler. Une véritable réorganisation du travail se met en place dans les centrales, diluant ainsi encore plus les responsabilités4, livrant à la sous-traitance les tâches les plus dangereuses et interdisant l’unité syndicale5.

Un monde du silence qui ne cesse de crier sa colère

Le monde de la sous-traitance dans l’industrie électronucléaire révèle les symptômes exacerbés du libéralisme et du capitalisme qui roulent à tombeaux ouverts, prêts à sacrifier les plus démuni-e-s pour accélérer leur domination. Ces employé-e-s ont été effacé-e-s de la problématique du nucléaire. Ce sont les invisibles, peut-être encore plus fortement que tout autre de par leur situation et l’industrie qui les exploite, qui ne trouvent aucun écho (ou difficilement) aussi bien dans les médias que dans les les partis politiques et difficilement au sein des syndicats (un frémissement se fait sentir cependant. Sud-énergie est au combat, la CGT vient de sortir un document qui approfondit le problème…). Partout où il s’engage dans un combat pour la sortie du nucléaire, le Parti de Gauche doit faire de gros efforts pour faire prendre en compte la situation de ces femmes et ces hommes victimes d’un véritable apartheid social. Et les choses ne risquent pas de s’arranger si la société toute entière ne comprend pas qu’il en va de sa sécurité.

greve sstt

D’ailleurs la situation ne cessent d’empirer et aujourd’hui elle devient explosive. Malgré des mesurettes pour essayer d’amadouer tout le monde6, les conflits sociaux se multiplient depuis plus d’un an dans les centrales. En avril 2012 c’est à la centrale de Cattenom (Lorraine – entreprise SPI-DEN) qu’une grève de 15 jours se déclare ; en juillet 2012 c’est à la centrale de Cruas-Meysse (Ardèche – entreprise ESSOR), en septembre c’est sur le site du Tricastin (Drôme – Polinorsud-Drôme) que le mouvement commence et cette semaine il reprend à Belleville (Cher) et il risque de s’étendre aux autres centrales de la région, Dampierre-en-Burly (Loiret), Chinon (Indre-et-Loire) et Saint-Laurent (Loir-et-Cher). En février 2013, les syndicats du Tricastin ont dénoncé une « désorganisation complète du travail » et le fait qu’un-e employé-e sur quatre serait sous traitement médical pour pouvoir travailler.

Si tou-t-es ces ouvrier-e-s sacrifient leurs salaires et parfois leur santé pour se mettre en grève, ce n’est pas pour « conserver des privilèges » comme le laissent trop souvent croire les directions d’EDF, du CEA et d’AREVA, mais juste pour être reconnu-e-s et que les recommandations de l’ASN soient respectées. En effet, c’est sur la base de procès verbaux envoyés par l’ASN au procureur de la République de Bourges qu’une enquête a été ouverte contre EDF, pour « travail dissimulé, délit de marchandage et prêt illicite de main d’oeuvre » entre entreprises sous-traitantes intervenant à la centrale de Belleville, d’après le syndicat Sud-Energie.

Ce n’est pas la première fois qu’EDF fait la sourde oreille aux recommandations de l’ASN7 et refuse de regarder en face les conditions de travail inhumaines des sous-traitant-e-s qu’elle emploie.

Le sacrifice de l’Intérêt général humain

Mais pour mettre la cerise sur la centrale, le 12 avril 2013, le Conseil d’État a autorisé les dirigeant-e-s d’EDF à limiter le droit de grève dans les centrales nucléaires « pour la sauvegarde de l’intérêt général » ! Paradoxe pour le moins étrange que de permettre à EDF de contraindre des employé-e-s à faire tourner une centrale coûte que coûte pour l’intérêt général alors que celui-ci devrait imposer qu’on l’arrête pour les seules raisons qui mettent les sous-traitant-e-s en grève : les manquements à la sécurité, les négligences face à la santé et à l’hygiène, la violation du droit du travail, le mensonge, le refus d’obéissance aux autorités officielles !

Le monde du travail est passé à tabac par un grand patronat qui lâche ses coups, encouragé maintenant par les institutions et les élu-e-s de la République qui, après avoir voté la transcription de l’ANI dans la loi, refusent l’amnistie sociale et font reculer le droit de grève. Tout ça pour tenter, et c’est une volonté claire, presque revendiquée, d’anéantir la possibilité des luttes et de soumettre encore plus les employé-e-s d’une filière au bord du gouffre.

Les employé-e-s de la sous-traitance de l’industrie électronucléaire concentrent toute la problématique du monde du travail aujourd’hui et leur situation doit interpeler la population toute entière ainsi soumise à un risque qu’elle ignore parce qu’on lui cache. Ces femmes et ces hommes sont le symbole des abus inconsidérés et impunis des grands patrons. Cette industrie est au cœur de la problématique posée par la nécessaire transition énergétique, les sous-traitant-e-s sont au cœur de cette industrie, ils doivent être au cœur des luttes !!

Il serait temps que l’État au service du Peuple souverain cesse de criminaliser celles et ceux qui veulent défendre l’Intérêt général et qu’il renonce à donner l’immunité aux patrons des grandes entreprises qui violent le droit, leurs devoirs et exploitent la situation des précaires pour faire encore plus de profits.

Il est plus que temps que le gouvernement et les autorités compétentes interviennent en urgence pour qu’EDF obéisse immédiatement aux recommandations de l’ASN. La soumission à l’Intérêt Général ne concerne pas que les ouvrier-e-s du nucléaire mais avant tout celles et ceux qui ont la responsabilité des centrales.

Là aussi nous voyons clairement que l’État de la Vème République est à bout de souffle et ne respecte même plus les citoyen-ne-s qu’il devrait pourtant servir.

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Notes:

1 Mot clinquant pour désigner l’opération de camouflage qui aura pour but de permettre à EDF de faire fonctionner ses centrales au-delà de leur date de péremption (40-50-60 ans de plus ?) tout en laissant croire que l’accident de Fukushima n’a aucune chance d’arriver en France. C’est donc bien une opération cosmétique qui cherche à faire pénétrer plus vite dans les consciences que le nucléaire est une énergie d’avenir. Nous aurons l’occasion de revenir sur cette supercherie.

2 Surtout après la transcription dans la loi de l’ANI et son vote par la majorité gouvernementale ! Outre la flexibilité qui va encore s’accroître pour les sous-traitant-e-s, la réforme des CHSCT va être un moyen de faire des économies et d’accroître la productivité en diminuant encore la sécurité des employé-e-s et les mesures d’hygiène.

3 L’examen anthropogammamétrique permet de détecter une éventuelle contamination interne des employé-e-s. Jusqu’à maintenant, il avait lieu à l’entrée et la sortie de site, lorsque les sous-traitant-e-s avaient terminé leur mission et partaient sur un autre site. Outre qu’il permet un suivi nécessaire de l’exposition aux radiations, il est aussi l’occasion pour les employé-e-s de croiser des professionnel-le-s de la santé aptes à apprécier leur état de santé général (fatigue, dépression, etc…). Il est question, aujourd’hui, de supprimer ces examens à l’entrée et à la sortie de site et de les réduire à un par an seulement.

4 On peut aller jusqu’à 7 niveaux de sous-traitance en cascade ce qui interdit toute capacité de faire ressortir la réalité du contexte global. Aujourd’hui seulement 1% des activités sont contrôlées ! Les contrôles de radioactivité du matériel sortant se fait par sondage (seule une partie de la pièce est contrôlée). De nombreux accidents, vols et constats d’usures sur les cuves, sans que l’on sache réparer, sont identifiés mais à chaque fois sont tus car la dilution des prestataires empêche de « tracer » la chaîne des responsabilités. Par exemple, lors d’un accident, le « film » qui relate les faits devient impossible à établir car complètement sectionné.

5 Environ 7% du personnel statutaire d’EDF est syndiqué. Chez les sous-traitant-e-s, seulement 2 à 3% sont syndiqué-e-s nationalement. Des tensions latentes existent parmi les employé-e-s et entre les syndicats. Le lobby pro-nucléaire profite quant à lui de la situation et essaie même parfois de la détériorer.

6 En contrepartie de ces modifications de fond dans l’organisation du travail, une annonce a été faite par Mme Batho et M. Montebourg d’un accord autour du « cahier des charges social ». Ce CCS est parti d’une exigence des employé-e-s après la catastrophe de Fukushima. Mais le texte ne correspond pas à la demande, est ambigu, flou, s’applique à des contrats passés entre donneurs d’ordres et prestataires, et surtout écarte des sujets « sensibles » comme le suivi médical par exemple, revendication primordiale des sous-traitant-e-s. Il reste totalement incomplet. Au final, si la CFDT se félicite de ce Cahier des Charges Social même si elle reconnaît son incomplétude, la CGT l’a dénoncé après de nombreux débats internes.

7 L’ASN a déjà fait plus de 7 mises en demeure à EDF et AREVA depuis le début de cette année 2013 comme celle-ci à La Hague.

8 Unité d’équivalent de dose qui permet de rendre compte de l’effet biologique produit par une dose absorbée donnée. L’équivalent de dose n’est pas une quantité physique mesurable. On l’obtient par le calcul en multipliant la dose absorbée (exprimée en rad) par un facteur de qualité dont la valeur dépend de la nature du rayonnement et de l’organe irradié. Depuis 1965, le rem est remplacé par le sievert (1 sievert = 100 rem)

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8 réflexions au sujet de « De l’urgence du retour de l’Intérêt général humain dans la réflexion sur l’industrie électronucléaire »

  1. A titre de comparaison, il faut savoir que le code du travail impose l’embauche en CDI pour les travailleurs de l’amiante, justement pour les protéger des menaces que la précarité ferait peser sur leur sécurité, mais aussi pour protéger la santé publique… En théorie, leurs représentants du personnel et la médecine du travail devraient même être régulièrement consultés sur les méthodes d’intervention prévues sur les différents chantiers.
    Il suffirait d’étendre cette législation au nucléaire.
    Et de se donner les moyens de la faire appliquer.

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  5. merci pour cet article trés complet sur le problème de la sous -traitance dans l’industrie nucléaire ! Mon soutien convaincu aux grévistes !

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