Démission et démocratie Questionner nos pratiques

La démocratie est bien malade ! Dire ça, quand on milite pour une 6ème République, c’est se répéter. Condamner le système représentatif, le bipartisme, la confiscation du pouvoir par l’oligarchie, les médias chiens de garde, le capitalisme aliénateur, rien de bien nouveau. Mais les travers de la 5ème République ont pénétré nos pensées, nos esprits et nos façons de faire, dans nos propres rangs, chez ceux qui veulent pourtant la voir disparaître. Depuis plusieurs jours, autour des démissions de membres de la direction du PG, d’un article du Figaro, d’un autre de Regards et d’un autre du Point, on voit apparaître les contradictions auxquelles il nous faut urgemment faire face.

 

Une démission est un engagement

Il y a quelques semaines, Corinne Morel Darleux prenait la « décision très douloureuse (…), mais (…) lucide et mûrement réfléchie » de quitter ses fonctions au sein du Bureau National du Parti de Gauche. Elle précisait, dans une lettre qui a rapidement circulé alors qu’elle appelait pourtant ses destinataires à « faire preuve de responsabilité » pour ne pas surdimensionner ses propos et ne « pas créer de polémique », que ce choix était un « acte politique fort » qu’elle voulait « constructif ». Elle ajoutait qu’ « après avoir mené le combat en interne » elle tirait la conclusion que son « utilité pour le PG, parti-creuset tel que nous l’avons voulu et construit, nécessite désormais de changer de cadre d’action. » Elle n’a donc pas quitté le PG, mais sa seule direction nationale. Nuance importante que la majorité des commentateurs mal avertis du web négligent allègrement. C’est dans ce même esprit que Laurence Pache quittait elle aussi le Bureau national.

Il n’est pas question de rentrer ici dans le fond précis du problème, même s’il faudra bien le faire. Mais que les mêmes commentateurs disgracieux qui ne manqueront pas de mouliner à la suite de ce billet pour attaquer le Parti de Gauche ou ses militants (comme ils l’ont fait partout sur les réseaux ) me permettent d’en choisir les conditions, sinon à m’imposer leur propre conception saugrenue de la démocratie.

Car il s’agit bien de cela ici. Quelle représentation peuvent bien avoir les « commentateurs politiques », souvent anonymes, qui surfent sur les rumeurs qui circulent sur le web ? Comment faire, quand vous avez des responsabilités politiques, que leur exercice vous semble impossible et inefficace dans des conditions que vous ne pouvez accepter ni pu changer, pour rester lucide et en phase avec vos idées ? Comment faire, quand vous êtes responsable, parce que libre, pour conserver cette liberté tout en ne renonçant pas à votre responsabilité politique ? Comment informer sans que vos propos et votre démarche soient déformés ? Comment vivre, quand vous êtes un être humain, la décision de quitter de telles fonctions qui ont nécessité un investissement personnel sans relâche alors que vous savez que vous serez instrumentalisé en tous sens ? Comment rester là où vous ne vous sentez plus à votre place sans vous renier ? Comment vouloir faire de votre décision un acte constructif sans vous faire insulter ?

C’est bien le problème que posent les différentes réactions négatives et parfois agressives face à la décision de nos camarades.

 

Un décalage important

De la traîtrise orchestrée par le PS ou destinée à nuire à Jean-Luc Mélenchon, à l’excuse des « sautes d’humeur » ou de la fatigue, en passant par la réduction de ces démissions à un simple conflit de personnes, toutes les ficelles de la décrédibilisation ont été utilisées. Pitoyable !

La démocratie ce sont des actes, seulement des actes. Et réduire ces actes réfléchis à de telles manœuvres, qui ne tiennent pas une seconde quand on connaît l’investissement des intéressées, est le mauvais signe que les pires aspects de la 5ème République ont envahi nos têtes.

Cette façon de penser est incompatible avec la défense de la 6ème République. Il s’agit alors de se demander quel intérêt peuvent avoir ceux qui, voulant pourtant aider le PG, ne voient là qu’un complot organisé ? Si ce n’est couper nette la réflexion et le questionnement nécessaire à tout parti qui se veut faire de la politique autrement. Comment dépasser les impasses d’une vision qui réduit des idées à des individus et empêche toute forme constructive du débat ? Malheureusement, cette volonté de mettre un terme à l’étonnement, seul garant de la pensée en mouvement, ne vient pas que d’anonymes surfeurs du web mais aussi parfois de quelques responsables qui prônent pourtant l’argumentation fondée comme arme de conviction.

Heureusement, à côté de ces minorités du scandale, les plus sonores malheureusement, il y a la majorité de tous ces témoignages de militants qui revendiquent et soutiennent ces décisions, les respectent pour ce qu’elles sont, y voient un sursaut salutaire et veulent en faire un point d’appui positif pour le parti.Ceux là, souvent plus discrets, comprennent que la situation politique actuelle en France est critique et, qu’on le veuille ou non, que le PG n’y échappe pas (et c’est plutôt rassurant). Le décalage entre les deux types de réactions est saisissant.

 

Pourquoi échapperions nous à la crise politique ?

Pourquoi la crise politique que la France traverse ne nous toucherait pas ? Pourquoi ne pas accepter qu’elle arrive aussi chez nous et que nous devrions le reconnaître ? Pour ne pas montrer nos faiblesses à ceux contre qui nous luttons ? Après les résultats des européennes, ce serait une grosse erreur. Une erreur fatale. Il apparaît même que la perte de sang froid de certains camarades face à ces démissions et la volonté de minimiser ces alertes, montrent des faiblesses bien plus grandes encore ! Reconnaître ses faiblesses, rester en questionnement, est la plus grande de nos forces. Dans un mouvement politique, le travail collectif doit pouvoir poser sereinement les problèmes plutôt que de réduire les débats à des personnes.

Il serait peut-être temps de prendre en considération ces questionnements et de leur donner un espace d’expression. Dans la situation actuelle, un week-end de Conseil National et une résolution, quelles qu’en soient les conditions de réalisation, ne peuvent suffire à l’expression du temps long que nécessite la situation et que nous posons pourtant comme fondement de notre construction politique.

 

Ces démissions sont politiques et absolument pas polémiques. Tenter de réduire les choses à un besoin de repos et de vacances est inquiétant et la preuve même que des questions se posent dans nos rangs. Préférer réduire au « scandale » ce qui est une revendication de débat politique est le signe d’une démocratie pervertie qu’il est temps de reconstituer.

Ceux qui veulent renouveler les formes de la démocratie pour la rendre au peuple et qui en même temps cherchent à minimiser ou à salir un acte comme celui-là se contredisent. Ils demandent à nos dirigeants d’assumer leur responsabilité engagée dans l’intérêt général, en toute transparence, mais dénoncent tout acte critique comme une trahison. Ne confondons pas loyauté et obéissance aveugle, ne confondons pas le messager et le message. Dire qu’un débat est nécessaire face à la crise n’est pas provoquer la crise, mais bien au contraire la pointer pour la résoudre.

 

L’équilibre ne se trouve que dans des tensions contradictoires

Un mouvement politique est toujours une contradiction entre la liberté qu’il prétend offrir et les conditions de sa mise en place qui semblent nous en priver. Un peuple sans organisation est un mythe, même si l’organisation est un risque pour le peuple. Mais la liberté est dans l’action et non pas dans le résultat de l’action. Il faut alors accepter et mettre en œuvre les conditions pour lier organisation et spontanéité – le fameux « n’attendez pas les consignes » faussement interprété en « il n’y a pas de consignes » -, ce que notre parti perd peu à peu. Les postures et les trop vieilles et mauvaises habitudes nous pétrifient et le retour à la spontanéité des débats sans tabous est un objectif essentiel et nécessaire.

On ne peut plus se contenter d’invoquer le peuple dans une forme de résistance négative. Sinon il ne s’identifie qu’à la force ou la nation qui l’appelle et plus rien ne pourra le tirer de la contradiction qui le lie au chef qui incarne cette force ou cette nation. Est-ce cela que nous attendons d’une 6ème République ? Pour se construire un peuple doit être libre. On ne le contraint pas à exister. Et c’est pareil pour un parti. Nous devons donc recréer un imaginaire commun possible en éprouvant nous-mêmes les moyens à élaborer pour unir le peuple par l’action. Nous ne le ferons que collectivement.

Il s’agit alors de faire que les décisions courageuses de nos camarades (qu’on soit en accord ou pas avec elles) servent notre combat comme l’ont voulu celles qui les ont prises. Ne pas se croire plus fort seul, repartir de l’action commune, ne pas se contenter d’invoquer le peuple mais lui donner les moyens d’exister par lui-même à travers le débat, sans peur, en acceptant nos propres contradictions. Le tout en identifiant clairement les exigences sociales et écologiques que la situation politique impose. Voilà ce à quoi nous devons nous atteler urgemment.

Refuser cette épreuve ce serait se noyer dans l’illusion dans laquelle surnagent tous les apparatchiks de tous les partis. Ce serait croire que l’appareil est plus important que la cause, que la République est plus importante que l’Intérêt général, alors qu’ils ne sont que les moyens ambigus mais nécessaires de leur réalisation.

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3 réflexions au sujet de « Démission et démocratie Questionner nos pratiques »

  1. Bien entendu Didier, ton plaidoyer pour une autre pratique politique est tout à fait justifié par les errements que d’aucuns ont eu l’occasion de constater au cours des mois durant lesquels nous avons préparé les élections, tant municipales qu,européennes. Face à un tel constat certains font le choix de la politique de l’autruche, d’autres émettent quelques critiques mesurées et enfin il se trouve parmi les militants les plus politisés des réactions de rejet quasi épidermiques. Pour ces derniers l’écart constaté entre la théorie et les pratiques ne trouvent aucune excuse et c’est heureux. Car ce sont ces militants qui nous poussent à la plus grande rigueur dans le respect des valeurs que nous sommes sensés promouvoir. Mais il y a tout de même un hic. C’est que d’une part nombre de nos camarades portent une culture politique marquée fortement par des graves distorsions en ce domaine. Ceci est dû au fait que nous vivons dans une démocratie de délégation de pouvoir qui ne s’exprime que par le scrutin. Aucun compte n’est exigé je celui qui est élu ce qui lui laisse tout loisir de trahir ses engagements. D’autre part, la culture populaire est très insuffisante en la matière, ce qui fait que finalement l’exigence démocratique reste faible. Nous restons malgré tout marqués par un fort messianisme hérité de plusieurs siècles de catholicisme

  2. J’ai beaucoup aimé ce billet car le fond touche des réflexions qui me viennent.
    Le PG pour la 6eme république et la révocation des élus à mi mandat. Est ce qu’il est possible de révoquer à mi mandat au PG, ou même avant?
    Le PG veut un Front du peuple souverain, est-ce que c’est la base du PG qui est souveraine? Le parti de Gauche est contre la personnification, pourquoi ne présente t’elle pas un couple, une triplette ou une équipe, à la présidentielle au lieu d’une personne qui sera forcement personnifiée et attaquée par les médias ?
    Le PG est-il vraiment ouvert à l’analyse de nouvelles idées qui peuvent changer le quotidien comme le revenu de base de Baptiste Mylondo , le salaire à vie du réseau salariat de Bernard Friot, au tirage au sort de david Van reybrouck, le vrai suffrage universel de Florence Gauthier ?
    Est ce que le fonctionnement du Pg est en adéquation avec les idées qu’il veut mettre en place et la nouveauté qu’il veut incarner.?
    Je ne sais pas.

  3. Ping : Ecosocialisme et VIème République | à brûle PourpoinG

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