Science, écologie et démocratie

Du siècle des Lumières, nous avons fait le choix de Voltaire contre Rousseau, du libéralisme contre la liberté. Un article de Gérard Kafadaroff dans Economie Matin.fr, publié ce samedi 27 juillet 2014, reflète typiquement cette pensée rationaliste, voire scientiste, qui a fait du XXème siècle celui d’abus inconsidérés que l’histoire jugera sûrement avec sévérité. Ce mode d’appréhension du monde est d’autant plus dangereux et néfaste qu’il a nécessairement des implications politiques terribles. Laissant croire à l’objectivité absolue de la science posée alors comme la source de la seule vérité, il encourage nos décideurs à détruire notre écosystème et tente de supprimer tout recours à la démocratie.

Un cas d’école

Cet article est un cas d’école remarquable. Son auteur, ingénieur agronome, y défend l’utilisation du maïs génétiquement modifié MON 810 au prétexte qu’il est utilisé depuis 18 ans dans certains pays « sans connaître de problème sanitaire ou environnemental », qu’il « a la capacité de produire une protéine insecticide naturelle spécifique de certains insectes et inoffensive pour l’homme », qu’il permet des « bénéfices économiques », qu’il diminue « l’utilisation des pesticides », donc qu’il permet de « réduire les cas d’intoxications souvent mortelles pour les petits paysans ». Il en conclut alors logiquement que « les écologistes, prisonniers de leur dogmatisme, restent sourds et aveugles à la réalité » et vont alors contre leur propre intérêt. Et comme un couperet, notre scientifique du matin achève le débat par « L’écologie de la peur s’est substituée à l’écologie de la science ! » (sic!)

Que nous dit cet article ? La science a raison, toutes les études le prouvent, il ne reste donc plus qu’à accepter et à mettre en œuvre. Sauf que son auteur oublie, comme beaucoup de ses confrères, que d’autres sciences que la sienne existent qui pourraient venir compléter, voire contredire sa réflexion, fermée sur un seul point de vue.

Décryptage

D’abord, contradiction des contradictions, il faudrait commencer par dire que les petits paysans qui sont morts d’intoxication aux pesticides ont été victimes de cette même science et de ces mêmes laboratoires qui nous disent aujourd’hui que les modifications génétiques du maïs sont inoffensives. Notre ingénieur nous dit donc que pour se sauver des poisons que nous a fait avaler Monsanto hier, il faut obéir à Monsanto aujourd’hui  ! Voilà une rigueur scientifique de premier ordre !

De même, notre porteur de vérité sans faille ne se demande pas pourquoi de plus en plus d’insectes sont devenus résistants aux pesticides, ce qui a nécessité l’usage de plantes OGM par les paysans de certains pays auxquels on n’a pas laissé le choix, ni quelles seront les conséquences d’une nouvelle résistance de certains insectes aux protéines insecticides Cry (Bt) que l’on retrouve dans ces plantes transgéniques.

Ensuite, en dénonçant l’idéologie aveuglante de « l’écologie de la peur », M. Kafadaroff n’en voit que moins sa propre idéologie productiviste et capitaliste qui consiste à considérer la science comme étant au service de l’efficacité économique et du rendement le plus grand possible. Jamais il ne se demande alors comment pouvaient bien faire ces pauvres paysans avant que Monsanto ne viennent leur expliquer qu’on devait produire de façon industrielle. Jamais il n’envisage le rôle que ces paysans, avant de produire dans ce système abusif, pouvaient avoir socialement, environnementalement et la solidarité qu’ils construisaient. Si j’osais, je parlerais même de l’esthétique des paysages et du façonnage intelligemment beau que les cultures vivrières ancestrales de tous les pays avaient réussi à donner à l’imaginaire. Mais pas sûr que notre expert y soit sensible avec cet esprit purement utilitariste ?

Un déni de démocratie

En définitive, et c’est sûrement le plus grave pour nous, notre scientifique ignore totalement ce qu’est l’écologie. Il la réduit au travail des écologues et en ôte sa principale caractéristique pour l’homme, espèce concernée au même titre que les autres, la politique. Si nous pouvons nous accorder sur l’idée que l’écologie est la « science qui étudie les relations des êtres vivants entre eux et avec leur environnement », il faut bien admettre que pour ce qui est de l’homme, la dimension politique est première si on considère notre espèce comme libre de faire des choix. C’est bien parce que nous pouvons aller contre nos propres intérêts par choix libre qu’une organisation politique, hors de nous, est nécessaire. De fait, aucune société humaine ne peut se passer d’un système politique (plus ou moins développé) qui organise l’ensemble, donc d’un choix consenti par l’ensemble. Comme l’auteur de cet article ne semble pas un tyran en puissance, on peut supposer qu’il ne s’oppose pas à la démocratie et à la souveraineté du peuple. Ainsi donc, dire que quand la science a parlé, il n’y a plus rien à dire et qu’il faudrait se plier à ses conclusions et appliquer sans broncher les remèdes qu’elle préconise est curieux.

Penser l’homme en écologie, c’est d’abord lui reconnaître le pouvoir de dire non à ceux qui apportent des vérités établies. Pire, c’est le rôle surdimensionné, dans nos sociétés, des experts scientifiques bornés à une connaissance fermée, qui laisse la décision du progrès technique sans responsabilité. Les politiques se justifient par les experts mais ces derniers ne prennent jamais aucune décision, ce qui ne les empêche pas de s’insurger devant la bêtise de ceux qui ne les suivent pas aveuglément. Il n’y a alors plus de responsabilité identifiable vis à vis des actes indirects de ces chercheurs et de ces laboratoires qui les paient, sur la nature. Il devient ainsi impossible de faire reconnaître leurs erreurs et leurs fautes, donc de leur demander de rendre des comptes à la démocratie.

L’écologie sans sa dimension sociale et politique n’est rien d’autre qu’une idéologie aveuglante qui poserait la raison comme toute puissante. Pourtant,  au final, c’est la liberté qui décide. Mais la politique de demain, aussi sociale qu’elle soit, ne sera rien non plus sans la dimension écologique, au-delà des écologues. L’écosocialisme s’imposera donc par la force des choses. Il s’agit juste de savoir si nous y arriverons par un acte de liberté total aujourd’hui ou si on le décidera à notre place bientôt face à des catastrophes écologiques de plus en plus fréquentes. Si M. Kafadaroff pense que l’écologie politique se trompe, qu’il arrête l’écologie scientifique et qu’il fasse de la politique.

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Une réflexion au sujet de « Science, écologie et démocratie »

  1. En somme l’opposition entre l’écologie politique et l’écologie scientifique révèle la nature profondément conservatrice et d’inspiration traditionaliste et pour ne pas dire plus vulgairement, situe à droite de l’échiquier politique dans le jeu démocratique, cette conscientisation citoyenne du respect de la nature et de l’Homme.

    L’écologie est de droite, les écolos bobos ont prennent pour leur grade ! j’adore !

    Plus sérieusement, à mon sens, ce constat démontre l’absurdité du clivage partisan droite-gauche qui n’a aucune raison d’être dans une VRAIE démocratie.

    Merci Monsieur Thévenieau pour votre article.

    Nasser

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