L’illusion de la voiture électrique verte individuelle !

La voiture électrique est un élément essentiel (et pour tout dire le seul ) du dispositif prévu par la loi sur la transition énergétique pour la croissance verte (LTECV) afin de limiter nos émissions de gaz à effet de serre (GES) dans les transports. Mais avant de produire ici un texte assez long et synthétique sur cette loi, les propos de Jean-Luc Mélenchoniv sur la voiture électrique m’ont poussé à faire quelques petites précisions personnelles sur ses positions, mais aussi sur les ambitions de Ségolène Royal sur ce sujet. Pas question de penser sans accepter qu’un avis contraire puisse exister, voilà pourquoi j’exprime ici les raisons de mon désaccord.

Le tout électrique dans les transports

bouchonSi le logement représente 44% de notre consommation d’énergie, le transport prend sa part pour 32%. C’est donc un secteur sur lequel nous pouvons et devons faire de nombreuses économies d’énergie et de CO2. S’il est certain que la voiture électrique émet moins de GES et de particules polluantes qu’un diesel quand elle roule, la considérer comme écologique ou propre est pour le moins une étrangeté. Dans ce domaine comme dans les autres, parler d’efficacité sans parler de sobriété est un non sens pour qui veut une réelle transition énergétique.

On pourrait alors imaginer de limiter l’usage des transports individuels et favoriser l’auto-partage, le co-voiturage, les transports en commun, le ferroutage, de réglementer pour éviter l’étalement urbain qui contraint à ne pouvoir se déplacer qu’en voiture, réorienter des infrastructures de transports vers des modes moins polluants, etc… Mais non… La réponse du gouvernement socialiste à travers sa LTECV, c’est la voiture électrique !

Le rêve de Ségolène Royal est que nous soyons tous, demain, propriétaires d’une « voiture électrique propre, verte, écologique » ! C’est pourquoi une enveloppe de 2 Mds€ est prévue pour que les collectivités fassent l’achat de 50% de véhicules électriques lors du renouvellement de leur parc automobile, pour l’installation de 7 millions de places publiques avec bornes de recharge (cela représenterait 42 Mds€ d’après certains calculsi, pris sur fonds publics), et pour inciter les propriétaires à changer leur voiture à énergie fossile contre une voiture électrique.

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Même avec une prime de 10 000 € pour en changer, lorsque la voiture électrique coûte 21 000 €, qui pourra le faireii ? D’un côté les plus précaires, déjà en difficulté pour payer leur chauffage et repoussés à l’extérieur des centres villes, seront contraints de conserver leur vieille voiture polluante pour se déplacer, et de l’autre, ceux qui pourront s’acheter une voiture électrique, profiteront des primes pour faire reprendre leur véhicule sûrement récent et l’envoyer à la casse. Au final les uns se sentiront illusoirement écologistes (greenwashing) et les autres, les propriétaires de diesel, continueront de se sentir stigmatisés et même coupable de polluer, d’autant qu’il n’y a aucune chance pour qu’on ne les taxe pas sur leur consommation de gazole dans peu de temps !

Le problème de la voiture individuelle n’est donc pas qu’écologique, il est aussi social. Il ne s’agit, dans cette loi, que de relancer artificiellement le marché de l’automobile en créant de l’offre sans se préoccuper de la demande qui recule encore de 5% en 2013iii, ni des inégalités sociales en la matière, encore moins de la nécessaire modification de nos comportements.

De plus, la voiture électrique n’est ni verte ni propre. Sa fabrication nécessite de l’énergie, les batteries sont polluantes et nécessitent entre autres du Lithium, métal rare peu recyclable qui induit un modèle extractiviste qui impose nos exigences à des pays auxquels on arrache les sols, sans compter l’emprise toujours croissante des routes sur les terres.

En engageant le tout électrique pour les transports, en continuant de développer la voiture individuelle comme seul modèle, en laissant croire que la voiture électrique est écologiquement propre, Ségolène Royal prépare la précarité énergétique de demain, comme cela a été le cas pour le chauffage des logements (voir note sur LTECV à venir).

La voiture verte n’existe pas

Le problème de la voiture individuelle n’est donc pas seulement celui de son énergie propultrice ou de l’origine de l’électricité mais c’est aussi et surtout celui des batteries, des routes, du trafic, de l’étalement urbain, de l’emprise sur les terres, de notre liberté et de notre mobilité et au final celui de l’individualisme.

C’est pourquoi je ne peux pas être d’accord avec Jean-Luc Mélenchon lorsqu’il défend la voiture individuelle au prétexte que vouloir changer ce tropisme français serait une espèce de tyrannie écologiqueiv.

L’idée d’un véhicule dépolluant l’air et qui n’aurait pas besoin de routes pour rouler, de pneus et de batteries conçues à partir de terres ou métaux rares, qui n’en voudrait pas ! On peut même imaginer de se déplacer par les seuls moyens de la pensée… Mais si l’utopie est nécessaire en politique, c’est parce qu’elle doit donner l’impulsion vers un changement radical, qui remonte à la racine.

Et c’est bien sur la base d’un changement de société qu’il faut repenser nos déplacements.Y renoncer, ce serait renoncer à la politique.

S’il s’agit aujourd’hui de rêver de la voiture individuelle bonne pour la nature justevélo fruits parce qu’on refuse de penser que les français sont capables de changer leurs habitudes, autant chercher dès aujourd’hui les moyens de fabriquer des télévisions à base de concombres pour que nous puissions en avoir une dans chaque pièce…!

Plus sérieusement, vouloir penser l’écosocialisme comme une solution à l’impasse capitaliste, c’est d’abord s’attaquer aux racines des problèmes, et le transport individualiste et la vénération de la bagnole, l’étalement urbain, l’absence de maillage des transports en commun, sont des problèmes sociaux autant qu’écologiques.

Ne pas avoir de voiture aujourd’hui interdit de se déplacer librement. C’est contre ça que doit se construire une politique des transports. Ce n’est donc pas une liberté pour les plus faibles d’avoir une voiture, mais le seul moyen de satisfaire leur interdépendance, et pas leur autonomiev.

Le propre de la politique est de rendre la liberté accessible à tous, pas de chercher à améliorer les moyens de notre soumission. Et ce n’est pas être un éco-fasciste que vouloir donner à celui qui met 20€ par 20€ dans son vieux diesel en rêvant de pouvoir faire le plein en une seule fois ( j’ai connu ça ! ), les moyens d’aller travailler, de faire ses courses, d’aller chercher ses enfants sans cette contrainte aliénante. Aucun précaire ne rêve de voiture individuelle, c’est d’abord un besoin. Seuls ceux qui en ont les moyens choisissent leur voiture et parfois même d’en avoir plusieurs. Accepter que ce modèle ne change pas est une étrangeté qui semble incompatible avec l’écosocialisme que nous portons.

Plutôt que vouloir créer un marché artificiel de la voiture consommatrice d’énergie et toujours plus aliénante, un projet écosocialiste doit vouloir développer une politique des transports réfléchie qui réduit notre besoin de voiture, repenser l’aménagement du territoire, limiter les trajets en ne construisant pas des zones d’activités en dehors des centres urbains, en raccourcissant les distances maison travail, en arrêtant de privatiser le rail.

La voiture verte n’existe pas et continuer de développer la propriété individuelle de biens qui ne nous libèrent que des aliénations que nous créons nous-mêmes, en nous imposant d’autres soumissions, ce n’est pas le projet écosocialiste que je porte.

v Il ne faut pas confondre l’indépendance et l’autonomie. Nous ne sommes jamais indépendants. Chaque forme d’indépendance sociale (et nous sommes des êtres sociaux) entraîne d’autres dépendances. La société est un système d’interdépendances qui ne suppriment pas pour autant la liberté. A condition que cette dernière soit pensée sur le modèle de l’autonomie. Et la voiture individuelle est une limite à notre autonomie.

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8 réflexions au sujet de « L’illusion de la voiture électrique verte individuelle ! »

  1. Ping : LTECV – Loi sur la transition énergétique pour la croissance verte : pourquoi j’aurais voté contre | à brûle PourpoinG

  2. Ping : LTECV 1/7 : Des objectifs affichés et la réalité du texte | à brûle PourpoinG

  3. Ping : Loi sur la transition énergétique (3/7) : L’austérité incompatible avec la transition énergétique | à brûle PourpoinG

  4. Ping : Loi sur la transition énergétique (4/7) : Le nucléaire au secours du capitalisme vert | à brûle PourpoinG

  5. J’aimerais ajouter ci-dessous, quelques lignes à cet l’excellent billet de Didier :

    On peut toujours imaginer tout ce qu’on veux en matière de voiture, il est certain qu’on ne pourra pas le réaliser, le système va se bloquer seul.

    Je suis d’accord avec cet article, mais sans un changement profond de politique, rien ne bougera et les gens continueront a passer 2 heures par jour dans les moyens de transports a se déplacer pour rien. C’était la règle de temps minimum dans la région parisienne il y a 30 ans, maintenant pour beaucoup c’est 4h. 2h c’est maintenant une quasi généralité partout en France y compris en campagne !

    Sur la France, des millions de Kms inutiles, y compris en train, parcourus chaque années et donc des millions de mégawatts d’énergie dépenss pour rien.

    Il faudra d’abord limiter les déplacement pour le travail que ce soit en voiture ou en train.

    Il est inadmissible qu’entre deux grandes villes à 50/60 km de distance, il y ai des autoroutes saturés et des trains bondés pendant 2/3 heures pour aller travailler, autant le soir, alors même que les gens qui remplissent ces mêmes autoroutes et trains se croisent en sens inverse et font les mêmes métiers.

    Une bonne gestion du travail et des transports pourrait faire baisser ces 32% de consommation pour les transports, à presque rien !

    Les gens y gagneraient 2 à 4h par jour de plus en famille ou a d’autres activités, la jeune délinquance baisserait d’autant, du fait de la présence des parents à la maison et cela éviterait aux gamins 2 à 4h de machine a décerveler ou de trainer dans les rues, les résultats scolaires augmenteraient et toute la société s’améliorerait petit a petit du simple fait d’une bonne gestion du lieu de travail.

    Simplement, pour cela, il faut des élus et ministres courageux, ce qui est loin d’être le cas.

    Quand a penser a des ministres et élus intelligents, c’est l’Arlésienne….

    Par le biais d’économies en tout genre, transport, matières premières, diminution de fabrication (comme pour le verre*) etc, on peu arriver a une autonomie d’énergie proche de l’arrêt total du nucléaire en très peu de temps, mais le courage et l’intelligence sont de rigueur et malheureusement en politique c’est ce qui manque le plus !

    Avec l’équipe actuellement au pouvoir, on atteins des summums de nullité, c’était largement prévisible avec Royal…..

    * Le recyclage du verre si cher à nos amis écolos, est l’expression parfaite de la pire imbécilité que l’humanité ait porté après le fait de s’entre-tuer pour rien.

    Jean-Marie PG

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  7. Ping : Forum de l’écologie radicale – Nîmes 2015 | à brûle PourpoinG

  8. Ping : La question de l’énergie devient cruciale | Rupture et Transition

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