Loi sur la transition énergétique 6/7 : 2 – Le coût de production du nucléaire

A la suite du coût social que nous considérons comme essentiel dans l’évaluation du coût d’opportunité de poursuivre le nucléaire en France, voici le deuxième volet :

2 – Le coût de production du nucléaire

En maintenant un coût de production annoncé faible, l’industrie électronucléaire a voulu prouver qu’elle était une aubaine pour les ménages et l’économie. Seulement elle sait depuis le début que ce coût est largement sous-évalué, et elle a cherché à le compenser en créant de la surconsommation et du gaspillage. Si cela a augmenté la précarité énergétique et la dépendance des ménages, ça n’a pas suffit à masquer la fuite en avant de cette filière, ni à préparer la transition énergétique nécessaire, bien au contraire.

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Étrangement, il est difficile, voire impossible aujourd’hui, d’avancer un coût de production réel du nucléaire tant les cartes sont brouillées par les lobbies et les gouvernements successifs. Cependant nous savons deux choses :

  1. Le coût de construction des réacteurs les plus récents est supérieur à celui des premiers réacteurs. Le plus nous construisons de centrales le plus cela coûte cher. Cette particularité est propre au nucléaire puisque dans toutes autres techniques, dont les énergies renouvelables l’effet tête de ligne est réel. Pas dans le nucléaire. Cela est dû à plusieurs choses dont la sous-traitances excessive qui interdit le tuilage, mais surtout parce que le process industriel du nucléaire n’est pas abouti, dans le sens où on ne maîtrise pas la sécurité complète des centrales, ni les conséquences d’un accident grave. De là sont induits des coûts toujours plus élevés pour améliorer, sans certitude, cette sécurité.

  2. Le coût de production du nucléaire continuera de croître et sa pseudo compétitivité s’affaiblira encore. Le dernier rapport de la Cour des comptes indique que « le coût de production du nucléaire est très fluctuant » (comprenez en hausse constante et rapide ! ) « à cause de la diversité des éléments à prendre en compte » (à comprendre qu’ils ne l’ont jamais été). Elle explique qu’entre 2010 et 2013 cette industrie a connu un accroissement de 21% du coût courant économique (sans les surcoûts de l’EPR) et qu’entre 2008 et 2013 le coût des charges d’exploitation a augmenté de 25%.

A ajouter à cela le fait que la commission d’enquête parlementaire sur le coût du nucléaire met en évidence qu’EDF va devoir faire face à un « mur d’investissement » pour :

  • compenser les sous-investissements
  • améliorer la disponibilité du parc (78% aujourd’hui)
  • faire les travaux post Fukushima (sûreté et sécurité)
  • permettre la prolongation d’un parc obsolète

La Cour des comptes prévoit donc un investissement d’ici 2033 de 110 Md€ courants auxquels il faut ajouter les investissements de sûreté en cas de prolongation (inchiffrable aujourd’hui) et les investissements annuels soit 50 M€ par réacteur donc 3 Mds€ par an.

Ne sont pas pris en compte non plus les investissements colossaux que le renouvellement du parc nécessitera et qu’il faudra bien envisager un jour puisque la loi sanctuarise le nucléaire …

Autant d’investissements qu’on dira au service de la transition énergétique puisque le nucléaire est au cœur du dispositif prévu par le gouvernement, mais qui n’iront pas dans la recherche sur les renouvelables, ni sur le stockage de l’énergie, ni sur l’efficacité et la sobriété énergétique, ni même à compenser la précarité énergétique qu’ils provoqueront.

Le prix de l’électricité va donc grimper en flèche à cause du nucléaire. La Commission de régulation de l’énergie (CRE) prévoit une augmentation de 50 % du prix de l’énergie entre 2011 et 2020 et la réalité le confirme puisque les tarifs ont grimpé de 5 % en 2013 et de 2,5 % en 2014.

Mais le pire, c’est que dans les calculs du coût de l’électricité nucléaire n’est jamais inclus le cycle de vie complet de l’uranium. Ainsi une partie des coûts est laissée de côté et pas la moindre :

    • le coût de la réhabilitation des sites d’extraction. Inchiffrable aujourd’hui et mal, voire pas provisionnée par AREVA. La réhabilitation autour de la mine d’Arlit au Niger, par exemple, demandera un investissement colossal. Sans compter que de nombreux sites existent en France et qu’ils ont, jusqu’alors, été laissés en l’état.

    • le coût réel du prolongement des réacteurs au-delà de leur date d’exploitation envisagée. Ce « Grand Carénage »1 est évalué à 55 Md€ par EDF mais devrait s’élever à 80 voire 100 Md€ d’après tous les observateurs.

    • L’augmentation du coût de fonctionnement : Entre 2000 et 2012, il a augmenté de 35% à cause du vieillissement des réacteurs et du recours systématique à la sous-traitance.2

    • Le coût de renouvellement du parc : D’abord, le choix de poursuivre la construction d’un EPR à Flamanville est une aberration. Non seulement son eprtemps de construction a doublé (5 à 10 ans) mais le coût de cette construction est passé de 3,3 Md€ à 8,5 Md€ et l’Italien Enel qui devait participer à hauteur de 12,5 % du projet, s’est retiré. Au final, l’augmentation du coût qu’EDF devra assumer seul est égal au déficit de la branche retraite de la sécurité sociale. Tous ces surcoûts et les difficultés rencontrées sur les chantiers de ces EPR, font qu’AREVA rencontre de sérieux problèmes pour vendre sa technologie puisqu’elle porterait le coût de base du kWh à plus de 100 € d’après la Cour des comptes.

      Quoi qu’il en soit du scénario choisi pour le renouvellement du parc français si on maintient le nucléaire dans le mix énergétique, le coût serait aux alentours de 160 Md€3. L’opportunité de telles dépenses est loin d’être avérée…. Mais avec la libéralisation du marché de l’électricité, il y a fort à croire que les investisseurs privés qui vont devenir de plus en plus importants dans EDF et d’AREVA, pour rentabiliser un capital aussi important, ne reculeront devant aucune économie (sur les emplois, les matériaux, la maintenance, la sécurité, etc…) et mettront tout en œuvre pour nous faire surconsommer alors que tous les experts pointent la nécessité de devenir sobre et efficace dans notre consommation d’énergie. Au final, le coût du renouvellement du parc sera supérieur au coût de la sortie de la production d’électricité nucléaire. Sans compter que si on prolonge, il faudra bien démanteler le parc actuel.

    • Le coût réel du traitement des déchets : le projet CIGEO d’enfouissement des déchets à Bure (Meuse) donné à 15 Md€ a été réévalué à 30 Md€. La cour des comptes réévalue en permanence le coût du traitement des déchets mais reste encore loin de la réalité impalpable des temps extrêmement longs que l’économie libérale, à rendements courts, est incapable d’appréhender .

    • Le coût réel du démantèlement : Alors que la Cour des Comptes l’évalue à 32 Md€, en adoptant des formules de calculs prévisionnels comme celles de la Grande Bretagne et la Suède, le coût total du démantèlement du parc nucléaire français actuel serait de 200 Md€4.

    • Le coût de l’accident : L’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN) évalue les coûts liés à un accident nucléaire modéré à 70Md€  (accident type Three Miles Island). La création d’un fond doté de ce montant sur la durée de fonctionnement moyenne du parc nucléaire se traduirait par une dotation de 580 M€ par an estime la Cour des comptes (avec un rendement de ce fond de 5%). Avec 410 TWh (téraWattheure) produits annuellement en France ce fond coûterait 1,41€ le MWh.

      Pour un accident grave comme celui de Fukushima, le coût monterait de 600 Md€ à 1000 Md€ d’après l’IRSN. Au final, comme à Fukushima alors que l’entreprise TEPCo est privée, le coût économique sera supporté par les contribuables, aucune assurance ne pouvant supporter de tels risques et qu’aujourd’hui, c’est l’Etat qui assure gratuitement les risques d’accident !

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La Cour des comptes, au service des lobbies et du marché, évaluait à 49,6 € le MWh en 2010 puis 54,2 € le MWh en 2012, puis 59,8 € en 2013 soit une augmentation de 20,6% ! Sachant que ce chiffre ne prend pas en compte les différents postes que nous avons évoqués, certaines organisation, comme Utopia, estiment ce coût réel à 109 € le MWh, bien au dessus du coût de l’éolien par exemple.

Le coût de production d’un MWh par un réacteur nucléaire serait donc étrangement incalculable, comme tous les coûts dans l’industrie électronucléaire, quand on regarde les différences entre les évaluations initiales et les coûts réels au final (EPR, Brennilis, Bure, …). Ce paradoxe est la preuve que les coûts officiels annoncés sont faux et que quelles que soient les raisons de ces incertitudes, elles justifient une appréhension nouvelle du coût d’opportunité du nucléaire.

Le coût de production réel et le coût social de la production d’électricité d’origine nucléaire nous font d’ores et déjà comprendre que le maintien en vie d’une industrie à l’agonie fait payer un lourd tribu aux citoyen-ne-s français-e-s. Quand nous ajouterons à cela le coût humain payé par les employé-e-s de la sous-traitance du nucléaire, nous comprendrons aisément que le coût d’opportunité du maintien du nucléaire dans le mix de production d’électricité français est, quant à lui, très faible.

à suivre …

1 – Le Grand carénage est le nom donné aux travaux fait sur tous les réacteurs français pour les mettre aux norme et permettre leur surexploitation. Voir la contribution du Parti de Gauche au Débat National sur la transition Energétique

2 – Selon la CGT FNME, en 2009 c’est un coût supplémentaire de 1,36 Md€ qu’a provoqué le recours systématique à la sous-traitance. Voir la contribution du Parti de Gauche au Débat National sur la transition Energétique

3 – D’après l’étude de Hervé Nifenecker agréée par le Conseil Scientifique de Sauvons le Climat

4 – selon « en finir avec le nucléaire » (Dessus-Laponche – Seuil, 2011)

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5 réflexions au sujet de « Loi sur la transition énergétique 6/7 : 2 – Le coût de production du nucléaire »

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