Loi sur la transition énergétique (7/7) : Le coût humain du nucléaire

Calculer le coût du nucléaire ne peut se réduire à en calculer le seul coût de production, celui-ci étant étrangement inchiffrable, comme nous l’avons montré dans notre partie précédente. Il s’agit alors de calculer le coût d’opportunité de maintenir une telle industrie en tenant compte de la limite du coût de production mais surtout en appréciant le coût social et le coût humain que la production électronucléaire induit. C’est ce dernier point qui est l’objet de ce billet.

Les employés sous-traitants du nucléaire, les sacrifiés de la transition énergétique

 

BANDEAU-ma-zone-controlee2

Cliquez sur l’image : site de Ma Zone Controlée

Dans le cadre du débat faussé sur la transition énergétique, le Parti de Gauche avait décidé de déposer une contribution publique en forme de cri d’alarme. Il s’agissait de dénoncer ce semblant de démocratie excluant la question du nucléaire d’emblée et surtout, qui passait sous silence le problème majeur des travailleurs du nucléaire et en particulier des employés sous-traitants.

Depuis, une commission parlementaire s’est penchée sur le sujet, l’ASN commence à s’en inquiéter et les syndicats cherchent eux aussi à prendre le problème à bras le corps.

Un état des lieux alarmant

Le recours à la sous-traitance est un problème partout dans le monde du travail puisqu’il a pour but essentiel de mettre en concurrence des employés à travers les appels d’offres et les marchés. Il sert donc à contourner le droit du travail. Mais c’est encore pire dans le nucléaire car c’est une industrie du secret et de la manipulation et ces hommes et femmes sous-traitant-e-s sont invisibles.

Il y a près de 40 000 salariés de la sous-traitance à travailler pour l’industrie nucléaire et aujourd’hui plus de 22 000 d’entre-eux assurent 81 % de la maintenance du parc nucléaire français. Cette main d’œuvre à moindre coût est une aubaine pour EDF. Par exemple un « jumper », chargé d’entrer dans le générateur de vapeur pour une durée maximale de 90 à 120 secondes, permet à EDF de gagner 3 jours sur un arrêt de tranche. Ces employés, soumis à une activité très dosante en radioactivité, sont payés au SMIC et permettent à EDF de gagner 130 à 150 M€ par an suivant le nombre d’arrêts de tranche.

Pour que cela reste « acceptable » socialement, humainement et politiquement, EDF a donc recours à une gestion indirecte du personnel externe par les doses. Ainsi, il existe un droit à la dose (20 millisieverts / an) qui, une fois atteint, condamne le salarié précaire à perdre son emploi et son salaire. Cette dilution des doses sur des milliers de travailleurs précaires et temporaires permet alors à EDF de considérer et de revendiquer que l’exposition aux rayonnements ionisants est maîtrisée et ne représente pas de danger pour les travailleurs.

jumper ras nuke

Cliquez sur l’image : RAS nucléaire, rien à signaler

En externalisant la quasi totalité de la maintenance de ses centrales et en faisant absorber 80% des doses aux sous-traitants, EDF se libère des contraintes du cadre juridique du Statut du Personnel, profite de la nature esclavagiste des rapports de domination dans la sous-traitance et s’exonère de la responsabilité sociale qu’elle devrait avoir en tant qu’entreprise d’État de service public. Avec la transcription dans la loi de l’Accord National Interprofessionnel (ANI) et les attaques contre le droit du travail, les accords locaux auxquels devra se plier le personnel sous-traitant, les liens de soumission vont être encore plus violents.

Le turn-over dans ces entreprises est de 32% alors qu’il est de 12% en moyenne, en temps de crise, dans les entreprises de plus de 10 salariés. Ces conditions de précarité interdisent un suivi médical sérieux à long terme1 et la création d’un collectif pérenne et solidaire reste impossible2.

Cette externalisation des risques et cette dilution des doses entraînent des risques importants pour la sûreté des centrales, des travailleurs et des populations avoisinantes.

Aujourd’hui il existe jusqu’à 8 niveaux de sous-traitance en cascade ce qui rend encore plus complexe une étude approfondie et globale du secteur. Les incidents sont souvent tus ou minimisés car la dilution des activités des prestataires empêche de « retracer » la chaîne des responsabilités. Même lors d’un accident, le « film » qui relate les faits devient impossible à établir car complètement sectionné.

L’ASN s’inquiète de plus en plus de l’accroissement de la sous-traitance dans la maintenance et le démantèlement des Centres Nucléaires de Production d’Electricité (CNPE) et des risques que cela entraîne sur leur sûreté.

Depuis notre contribution, les faits ne cessent, malheureusement, de nous donner raison.

L’entreprise Bouygues vient d’être inculpé pour homicide involontaire et sera jugé en novembre 2013, après la mort en 2011 d’un soudeur sur le chantier de Flamanville. En février 2013, elle a été condamnée par le conseil des prud’hommes pour le licenciement sans cause réelle ni sérieuse en 2010 de son chef de la sécurité sur le même chantier de l’EPR. Et en 2011 l’ASN l’accusait de « Sous-estimation méthodique des accidents du travail ». Fin 2012 une enquête à été ouverte pour « travail illégal et « prêt illicite de main d’oeuvre et marchandage » sur ce même chantier EPR. En août 2013 nous avons appris que le procès de Bouygues et de deux entreprises roumaines mises en cause devrait avoir lieu en 2014. Ajoutons à cela les graves erreurs de montage d’une vanne à cause d’équipe de sous-traitants incomplètes et de plans eux aussi sous-traités sur lesquels l’emplacement des moteurs était faux.

Si EDF n’a pas été inquiétée dans ces affaires, se cachant derrière la sous-traitance, elle a tout de même été condamnée le 27 août 2013 par le tribunal des affaires de sécurité sociale d’Orléans qui a jugé que « la maladie professionnelle dont était atteint Jean-François Cloix (employé EDF – ndlr) ayant entraîné son décès est la conséquence d’une faute inexcusable de la société EDF » et a estimé que la société n’apportait pas la preuve que le cancer de son employé n’était pas lié aux doses de radioactivité qu’il avait reçues, doses pourtant présentées par EDF comme inoffensives.

Un avenir inquiétant

EDF a engagé de très grands travaux sur tout le parc français : Le Grand Carénage. Il s’agira d’abord de permettre de faire fonctionner les centrales au-delà de la date de péremption initialement prévue (40 ans), ensuite d’augmenter la rentabilité du son parc tout en laissant croire que l’accident de Fukushima n’a aucune chance d’arriver en France.

grand carenage 2En multipliant l’activité dans les centrales par 5 et le nombre d’employés sous-traitants par 4 au minimum, c’est à un afflux très important que vont devoir faire face les CNPE, les entreprises sous-traitantes et les habitants au voisinage des centrales. Ce « grand carénage » va donc provoquer un écran de fumée qui masquera, une fois de plus, les conditions de la sous-traitance et ses dangers pour la sûreté nucléaire, tout cela nous étant présenté comme bon pour l’emploi, le commerce, la croissance et l’indépendance énergétique de la France, entérinant alors définitivement la filière nucléaire comme une filière d’avenir.

Mais c’est à un grand carnage social que nous allons assister avec une pseudo croissance économique que les embauches vont provoquer artificiellement et à très court terme (5 à 7 ans). Cela s’accompagnera d’un dumping social sans précédent lié à l’utilisation de main d’oeuvre d’Europe de l’Est qui permet de contourner le fisc comme c’est le cas sur ITER aussi. Mais c’est aussi la sécurité et la santé des précaires, non ou mal formés, ne connaissant pas les lieux ni les procédures, qui vont intervenir en Zone contrôlée dans des équipes n’ayant pas l’habitude de travailler ensemble, ne parlant pas la même langue, avec des délais intenables et qui seront renvoyés au chômage dans 5 à 7 ans sans qu’aucun suivi médical ne puisse avoir lieu, qui sont menacées.

Ces embauches massives vont doper artificiellement un secteur économique en perte de vitesse et masquer ses coûts réels et la réalité de l’obsolescence du parc nucléaire français et l’impasse que représente cette filière..

Non seulement nous allons assister à un carnage économique et social pour des précaires poussés à accepter de travailler au plus bas coût mais nous risquons aussi de voir arriver une catastrophe sanitaire annoncée par les conditions d’accueil, des expositions aux rayonnements mal gérées et le contournement des règles de sécurité3. Enfin cela entraînera une catastrophe sociale par la surprécarisation de jeunes chômeurs, enfermés dans un nomadisme low-cost sans perspectives.

 

Non seulement le coût humain payé par les sous-traitants du nucléaire est inacceptable mais il est la preuve qu’on ne peut pas gérer le nucléaire sans faire porter les risques indépassables que représente cette industrie, à une partie de l’humanité .

Aucune autre industrie ne pourrait être acceptable humainement avec cette idée de faire porter le danger de mort qu’elle représente par des populations ciblées.

Aucune autre industrie ne pourrait être acceptable économiquement si on ne pouvait calculer son coût de production.

Aucune autre industrie ne pourrait être acceptable socialement si elle était aussi opaque, aussi polluante, aussi colonialiste, aussi précarisante.

Alors pourquoi continuons-nous de l’accepter ?

Comment les députés écologistes peuvent-ils encore se réjouir de cette transition énergétique qui sanctuarise le nucléaire dans notre production d’électricité ?

 

1– Plusieurs études montrent clairement que le taux d’accidentologie et d’atteintes à la santé chez les salariés des entreprises intervenant en sous-traitance est plus élevé que chez les salariés des entreprises donneuses d’ordres.

2– Le taux de syndicalisation chez les sous-traitants est très faible (environ 2 %).

3– Le Chantier ITER est significatif, à ce niveau là, à plus d’un titre.

Advertisements

5 réflexions au sujet de « Loi sur la transition énergétique (7/7) : Le coût humain du nucléaire »

  1. Ping : LTECV – Loi sur la transition énergétique pour la croissance verte : pourquoi j’aurais voté contre | à brûle PourpoinG

  2. Ping : Loi sur la transition énergétique 6/7 : 2 – Le coût de production du nucléaire | à brûle PourpoinG

  3. Ping : Loi sur la transition énergétique (3/7) : L’austérité incompatible avec la transition énergétique | à brûle PourpoinG

  4. Ping : Loi sur la transition énergétique...

  5. Ping : Loi sur la transition énergétique (7/7) : Le coût humain du nucléaire « coldwarsurvivors

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s