OUI ! JE SUIS CHARLIE ! Et alors ?

Fallait-il participer aux rassemblements de dimanche ? Ne fallait-il pas ? Les débats ont souvent été houleux et depuis deux jours les « je ne suis pas Charlie » fleurissent. Et pourquoi pas ?! Mais certains arguments charlieunequi sont avancés pour les justifier m’empêchent de dormir. Réellement. D’un côté il y aurait des moutons de Panurge, de l’autre une avant-garde éclairée solitaire qui sait ce qui est bien pour le Peuple dont elle se tient soigneusement à l’écart depuis toujours, en profitant de son temps libéré en restant chez elle pendant que ce Peuple s’exprime, pour dire pourquoi le Peuple est composé de cons incapable de penser par eux-mêmes.

J’aime beaucoup Frédéric Lordon ! Je m’en nourris souvent, m’en sers parfois d’appui et ne l’ai jamais considéré de cette engeance prétentieuse dont je parle. Mais le dernier texte tiré de son intervention à la soirée « La dissidence, pas le silence ! » organisée par le journal Fakir, et les propos qui accompagnent souvent sa diffusion sur les réseaux, troublent mon sommeil. Il me fallait donc écrire pour ne pas crier et réveiller la maisonnée. Alors, je n’ai pas le temps mais je le prends parce que tout ce que je lis depuis plusieurs jours sur le sujet m’anéantit presqu’autant que les événements eux-mêmes.

Pourquoi Lordon n’est pas Charlie ?

Il ne le dit pas. Dans ses propos, il énumère les raisons qu’il identifie, lui, d’être Charlie et en dénoncent certaines comme mauvaises, mais avec de mauvais arguments, ce qui est assez inhabituel pour être souligné.

Essayons de les voir un par un :

Argument 1 : « Charlie, ce sont d’abord des personnes humaines, privées… »

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Lordon reconnaît qu’on ne « pouvait qu’être frappé de stupeur et d’effroi » face à ce drame et qu’on pouvait être Charlie pour ça. Donc on pouvait dire « Je suis Charlie », au moins pour ça ! Merci Frédéric, d’autant que pour moi, c’est une raison suffisante. Et que la femme de Tignous dise, à la suite de ce rassemblement, que ça lui a donné la force de rester debout me suffit pour savoir qu’il fallait y être.

Mais attention ! Il y a une condition nous dit Lordon : « se souvenir que, des personnes tuées, il y en a régulièrement, Zied et Bouna il y a quelque temps, Rémi Fraisse il y a peu… » et d’ajouter « la compassion publique se distribue parfois d’une manière étrange, je veux dire étrangement inégale ».

C’est d’abord à ressasser cette phrase qui m’a sorti du lit, tellement elle fait écho à d’autres qu’on peut lire depuis quelques jours.

Cette phrase, je la vois apparaître de plus en plus et ce qu’elle porte me déçoit d’autant plus qu’elle vient des miens. Bien sûr, je sais qui est Lordon et je connais les miens et ne leur prête aucun intention mauvaise, avec certitude. Mais ce propos, ne le voient-ils pas, est basé sur la même idée que ceux qui minimisent les actes barbares depuis mercredi, au nom des morts en Palestine. Il faudrait peser les morts et voir ceux qui sont les plus lourds. Il faudrait considérer qu’il y a des morts d’innocents qui valent peut-être mieux que d’autres, ou que certains ne valent pas assez. Bref, il faudrait comparer les morts pour rétablir une justice publique qui ne serait pas faite. C’est en tout cas ce que fait Frédéric Lordon dans une phrase très hypocrite. Il parle de distribution « étrange » et « inégale » de la compassion humaine mais en fait il pense « injuste » et ne le dit pas. Sinon comment comprendre ce qu’il veut dire ? Quel intérêt y aurait-il à constater que la compassion publique est inégale ? C’est comme dire que le soleil brille quand il fait beau. Et Lordon ne parle pas pour ne rien dire. Et qu’entendrait-il par « étrange » si ce n’est « loin de lui » et qu’il préférerait qu’on pleure ses morts plutôt que ceux en lesquels il ne se reconnaît pas dans le fond, qui lui sont étrangers idéologiquement, comme il l’expliquera plus tard ? Il voudrait au moins qu’on pleure ses morts avec les autres. Au final, il semble reprocher aux personnes qui se sont rassemblées de ne pas avoir pleuré d’autres morts qui lui tiennent à cœur.

Lordon se trompe.

Dans cette foule qu’il n’a pas rencontrée dimanche mais qu’il décrit et décrie pourtant, il y avait beaucoup de Charlie qui étaient là justement au nom de tous les innocents morts depuis des années et pour lesquels ils n’ont rien dit. De très nombreuses personnes, dans les rassemblements depuis jeudi, et dimanche en particulier, étaient là parce qu’elles ont pris conscience de leur manque d’action face à d’autres morts innocentes. Leur faire le reproche d’être dans un troupeau est donc ignorer totalement le réveil de la conscience d’une grande partie des anonymes qui étaient là.

J’y étais. Et là où j’ai été identifié comme militant pour certaines valeurs Républicaines de Gauche, ceux-là même que la culpabilité de s’être tus si longtemps a fait sortir de chez eux, sont venus me voir. Pas pour me dire « tu avais raison ! » mais pour me questionner, pour savoir ce qu’il fallait faire, ce qu’on pouvait faire, me renvoyant à mes propres doutes et interrogations. Mais on s’est parlé, on s’est reconnu dans le fond. On s’est retrouvé peut-être ? Depuis je ne fais que répondre aux sollicitations pour animer des débats et des échanges autour de ces questions. J’en ai organisé des réunions politiques ! Sans grande réussite autre que de revoir toujours les fidèles. Et aujourd’hui on me demande d’en faire ! Et on me remercie, on m’applaudit ! Je n’en tire pas une gloire personnelle, bien sûr, mais depuis que je me bats pour des idées, je n’ai jamais été applaudi que par ceux qui portaient les mêmes choses que moi. Là, ces idées sont reconnues par des personnes qui se posent des questions et que je ne voyais jamais avant dans les réunions politiques. Des gens qui ne savent pas quoi faire, qui ne savent plus quoi faire.

Alors j’aurais pu rester chez moi tous les soirs de la semaine dernière. Certes. Mais je ne me serais pas aperçu, moutons de Panurge que je les aurais jugés a priori, que parmi le troupeau apparent, il y avait des femmes et des hommes qui veulent retrouver leur dignité de citoyen-ne-s. Je ne suis pas apte à leur donner mais en tout cas de nous voir tous, leur a permis d’imaginer comment ils pouvaient s’y prendre et de rêver qu’ils pouvaient y arriver.

Alors si « je suis Charlie » c’est parce que prétendre vouloir faire de la politique et devenir majoritaire pour changer les choses, sans aller écouter et parler avec des masses qui bougent, c’est une contradiction de plus en plus insupportable qui fait croire à une certaine gauche qu’elle a raison contre tout le monde et qui avance, comme preuve du bien fondé de sa posture, son éternel isolement.

Argument 2 : « Charlie comme métonymie des principes de liberté d’expression »

lib expressionFrédéric Lordon, dans cet autre argument, nous accorde, à force de leçon de français, le droit de défendre « une certaine manière de vivre en société« . Donc je peux être Charlie juste pour défendre de valeurs de bien vivre ensemble, de paix et de liberté ! Ouf ! Merci Frédéric !

Argument 3 : « quand « Charlie » désigne (…) des personnes publiques rassemblées dans un journal. »

caric charlieDans cette partie de l’argumentation, Lordon nous explique pourquoi il ne peut pas être Charlie, au nom de ce que porte « Charlie Hebdo » avec lequel il a un « violent désaccord politique« .

Mais il commence tout de même par nous expliquer qu’il a pris ce « je suis Charlie » comme une « sommation » voire « une injonction à s’assimiler au journal Charlie » . Et si Frédéric Lordon s’est senti sous la contrainte et qu’il y a résisté, c’est parce que cela lui a fait, dit-il, « irrésistiblement penser au « Nous sommes tous américains » du journal Le Monde du 12 septembre 2001″.

Je pourrais lui répondre : C’est ton problème Fred ! Moi j’y ai entendu le « Ich bin ein Berliner ». Je ne sais pas si c’est mieux ou pas à tes yeux mais de toute les personnes que j’ai rencontrées, quelques unes m’ont dit avoir fait le lien avec Kennedy en 1963 mais aucune avec la Une du Monde de 2011, et beaucoup n’avaient fait aucun lien, incultes moutons qu’ils sont … En tout cas chacun entend bien ce qu’il veut et il arrive que les meilleurs d’entre-nous entendent des voix qui les mènent vers des combats inutiles et éthérés ou « é-terrés », hors-sol.

Les bien-pensants ne sont pas toujours là où on croit

charlieLa fin de la retranscription des propos de Lordon sur les médias est assez juste, mais n’explique pas en quoi ça empêcherait d’être Charlie ? Ou en quoi je ne serais Charlie que par « sommation« , ayant cédé à la menace, donc apeuré et incapable de voir la réalité diverse, parfois contradictoire et risible de ce rassemblement ?

Oui la récupération politique de Hollande et toute la clique des dictateurs à son coude était immonde.

Oui la présence de ceux qui font monter la haine de l’autre et qui ont réveillé les vieux démons de notre pays par leur volonté de réaffirmer une illusoire identité française qui serait figée est odieuse. Sarkozy est ridiculisé sur tous les réseaux.

Oui c’était le bal des faux-culs de journalistes qui portent l’idéologie malsaine de la concurrence généralisée et en font une culture. Dès jeudi matin Patrick Cohen m’a fait vomir.

Oui il faut être contre le subterfuge de l’union nationale. Mais ne travaillons pas contre l’unité du Peuple.

Oui il faut dire pourquoi on est Charlie ou pourquoi on ne l’est pas.

Mais où faut-il le dire ? Dans les soirées organisées par quelques uns et auxquelles vont assister des convaincus ? Sûrement. Pour se faire plaisir. Et c’est bien de se faire plaisir !

Mais il fallait aussi aller dans les rassemblements la semaine dernière et dimanche. Il fallait y être et dire ça. Il ne fallait pas y aller pour communier mais pour dénoncer ça. Et c’est d’ailleurs parce que je disais ça, nous disions ça, parce que je l’avais écrit sur une pancarte, que des inconnus venaient me voir et que plusieurs m’ont demandé de continuer ensemble. Qui t’a demandé de continuer avec toi Fred, de ces millions de personnes que tu mets toutes dans des catégories, catégories que tu mets dans un sac que tu balances prétentieusement à la Seine en disant qu’ils étaient dans « l’unanimité décrétée » ? Pourquoi te fais-tu passer pour une victime comme si la foule avait crié « malheur aux réfractaires » ? Comment sais-tu qu’il n’y avait pas de dissensus dans cette foule puisque tu ne l’as aperçue que par le prisme déformant des médias dont tu critiques, justement, leur représentation de la réalité ? Et de quel pouvoir supérieur peux-tu affirmer que le rassemblement de 4 millions de personnes n’a pas de portée historique ? Tu n’en sais rien, comme moi. Mais ce que tu sais moins encore, c’est que les gens qui étaient là s’en foutent. Pour beaucoup ça a été un éveil de la conscience politique pas un moment historique. Pour beaucoup de jeunes, très nombreux dans les cortèges, il n’y a aucune certitude pour la suite. Mais ils en voulaient une. Ils voulaient une Histoire !

Tu ne vas pas nous faire ton réac en nous disant qu’ils sont manipulés ? Ah si ! C’est un peu ça que tu nous fais… Oui Fred, navré de te le dire, mais là tu fais ton vieux con en ressortant que la masse est sous injonction des pouvoirs politico-médiatiques quand tu réduis toutes ces personnes à « la bourgeoisie éduquée » qui contemplerait « ses propres puissances » en s’abandonnant « au ravissement d’elle-même. » Et ne me dis pas que tu ne parlais que des médias hein ! Ceux qui diffusent tes propos les accompagnent parfois même d’une prétention insultante en traitant de moutons des gens dont ils ne savent rien. Là, maintenant, je pense à tous les pisse-froid qui crient à la manipulation quand les jeunes descendent dans la rue, incapables qu’ils seraient de penser par eux-mêmes ! Bref, j’ai moi aussi l’impression, par tes propos et par ceux qui souvent accompagnent la diffusion de ce texte, de voir « la bourgeoisie éduquée contempler ses propres puissances et s’abandonner au ravissement d’elle-même. »

Tu as raison, tout ça ne fait pas un Peuple. Parce que personne ne fait le Peuple. Ni toi, ni moi. Alors on fait quoi Frédéric ? On continue de traiter ceux qui ne nous suivent pas de bourgeois ou on va leur parler ? En ce moment, personnellement, j’ai envie de parler à tout le monde, ça me réveille même la nuit…

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4 réflexions au sujet de « OUI ! JE SUIS CHARLIE ! Et alors ? »

  1. Ouah ! Lordon hypocrite, prétentieux, vieux con, hors sol et qui bien sûr se trompe lourdement …

    Et pendant ce temps Didier dans toute son humilité, on l’applaudit, on lui court après tellement il a raison. Même si modestement il doute encore un peu sur la suite à donner, il pense comme Mélenchon à la Bastille, qu’autour de lui « on s’est retrouvé ».

    Et oui, F. Lordon ne met pas systématiquement un P majuscule à Peuple et n’admire guère les élites militantes qui se donnent tant de mal pour « Faire Peuple », pour reprendre cette magnifique expression en vogue au Parti de Gauche.

    Je comprends que cela soit rageant quand on rêve de fédérer autour de soi des foules immenses, d’entendre des voix discordantes le jour où les apparences pourraient vous laisser croire que cela est en train de se passer (en mettant au fond de sa poche et le mouchoir par-dessus, le fait qu’on n’y est pas pour grand-chose).
    On se croit proche de la consécration et ce sacré Lordon vient vous dire que ce n’est peut-être que du pipeau. Effectivement de quoi mal dormir.et même d’être assez mal inspiré en écrivant son billet !

    • Merci Jacky pour ton commentaire. Dommage que je ne puisse y répondre mais il ne donne aucun argument. Je comprends qu’on puisse avoir un positionnement réactif de l’un contre l’autre et que ça te donne une lecture interprétative de parcelles de ce que je dis, mais du coup ça limite beaucoup les échanges… Belle journée.

  2. Ce qui est assez frappant, voir navrant c’est le malin plaisir que prennent une partie de la population à critiquer, démontrer qu’il y a moyen de prendre mal un élan plutôt sain de solidarité.

    Je ne sais pas si « JE SUIS CHARLIE » est le slogan le plus abouti, je sais juste qu’il est apparu, qu’il a fédéré et que je n’ai pas trouvé à redire tant le moment faisait apparaître que des choses plus importantes se passaient. Et aujourd’hui, il me semble toujours plutôt vain de discuter de la rationalité de ces 3 mots et de l’adhésion qu’ils génèrent.

    Trop de gens prennent un malin plaisir à agir à contre courant pour montrer qu’ils existent, qu’ils sont capables de penser différemment, alors que parfois être dans l’unité, la solidarité, ça fait juste un peu de bien.

  3. Quand certains ont la capacité à transmettre une pensée construite et constructive, il ne faut pas s’en priver. Merci Didier pour ce texte. Je suis raccord.

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