Je suis prof et ce n’est pas rien !

Une fois n’est pas coutume, je me laisse donc aller à un billet qui concerne une affaire JE SUIS PROFcolepersonnelle. Enfin disons une affaire personnelle que je vois tendre bien au-delà de moi, vers le corps professoral tout entier, vers celles et ceux qui, trop souvent abrutis par le système, ne croient plus en leurs capacités de changer le monde par l’éducation. Ceci est un témoignage qui pourrait remettre de l’âme là où on se contente bien trop souvent des évaluations.

L’année scolaire se termine et le baccalauréat approche. Chacun se retrouve alors face à ses propres doutes sur son travail, élèves comme professeurs. Dans cet entre-deux de soulagement et d’inquiétude une pépite m’est apparue, de celles qui tout à coup donnent de nouveau un sens à vos efforts.

Alors qu’arrive la dernière heure de cours de philosophie avec une classe de terminale technologique, une élève vient me remettre une lettre qu’elle a écrite pour moi.

Étrange ? Inquiétant ? Intrigant ? C’était tout autre chose…

Dans ce courrier de trois pages, cette jeune femme qui a migré d’Espagne récemment en parlant assez mal français, m’explique aujourd’hui dans une langue parfaitement claire, en quoi la philosophie a changé sa vie. Rien que ça !

Elle y décrit son regard de l’époque sur une France qu’elle découvrait et jugeait alors VAvoilecomme raciste et intolérante, une France qui rejette les musulmans et leur interdit de vivre leur foi. Elle raconte qu’elle n’était qu’en réaction, à la fois dans la provocation en portant son voile partout pour affirmer son opposition, et en même temps dans la radicalisation, si facile à nourrir qu’elle n’aurait pas tardé à l’emporter bien loin du doute que j’étais sensé lui enseigner.

Mais il y a eu ce cours sur la liberté. Ce cours lors duquel nous avons tenté de distinguer la contrainte, l’obligation et la nécessité. Il y a eu ce doute quiphilolibre s’est tout de même insinué en elle, non pas sur sa foi, mais sur sa façon de la vivre. Elle explique que ce travail a été fondateur et qu’il lui a permis de rompre avec les évidences qui s’imposaient malgré elle. Elle me remercie alors de lui avoir fait comprendre que les valeurs et principes de la République doivent passer avant la loi religieuse, sans quoi aucune forme de liberté ne pourrait avoir de sens. Ce n’est pas rien quand on sait que les séries technologiques n’ont que deux heures de philo par semaine !

Elle constate enfin que ce doute l’a libérée et lui a évité de se radicaliser, et que cela lui permet de vivre plus sincèrement avec sa croyance aujourd’hui. Et elle ressent le besoin de le dire, de l’écrire sur trois pages. Ce n’est vraiment pas rien…

Je tire bien sûr une satisfaction personnelle de ce témoignage. Pourquoi m’en priverais-je ? Mais bien au-delà, j’y vois une extraordinaire reconnaissance de professeurs ordinaires. J’y retrouve ce qui souvent disparaît sous les voiles d’un système éducatif soumis à la concurrence généralisée, le fondement même du métier de professeur, à savoir l’émancipation humaine pour tous, nécessaire à tout progrès social. Cela confirme aussi que la laïcité telle que nous la défendons n’est pas un principe désuet mais bien celui sans lequel toute volonté d’égalité et de liberté ne sont que concepts vides, justes bons à satisfaire la conscience bourgeoise.

contrat socialLa pensée voltairienne d’une tolérance justifiant tout commerce sans scrupules (la Realpolitik), comme la réaffirmation imbécile des pseudo-valeurs chrétiennes de notre civilisation, sont incompatibles avec les principes de la République vraie. Celle-ci naît de la volonté générale définie par un objectif : l’intérêt commun, et une origine : le peuple. La loi en est alors l’incarnation. Si la loi laisse chaque professeur porter ces objectifs et respecter ce fondement, il n’y a pas à désespérer de l’Éducation, pourvu qu’elle reste nationale.

Il y a des jours où on est fier de dire : je suis prof et ce n’est pas rien !

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Une réflexion au sujet de « Je suis prof et ce n’est pas rien ! »

  1. Quelle joie profondeur je ressens en lisant cela. Je crois comprendre l’état dans lequel tu te trouves transporte. Tu vois là comme la confirmation de ton sacerdoce, toi le militant républicain, toi l’enseignant du service public. Il y a des jours comme ça qui donnent un sens à la vie.
    Tu viens de vérifier que tes efforts ne sont pas vains,et que tu as réussi à éclairer le chemin de la pensée critique, qui seul mène à la sagesse toute personne en quête de la raison. Ce contrat tu l’as rempli dans un moment historique portant la charge d’un passé peu glorieux pour la République (avec l’épisode colonial) mais traversé par des événements porteurs de deuil et propices à une grande régression ( avec les actes terroristes ayant ensanglanté le pays). Quelle tâche exaltante incombe à notre service public !!!

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